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Jobboom - Jobboom - Le Magazine - Édition novembre 2008 - Index

GaspillaGe
Mais pourquoi diable une entreprise gaspillerait-elle
ses ressources en payant des
employés qu’elle garde inactifs? Pour
Dominique lhuilier, professeure de psychologie
du travail au Conservatoire national
des arts et métiers, à Paris, et auteure
de l’ouvrage Placardisés : des exclus dans
l’entreprise, le tablettage n’est pas aussi
absurde qu’il en a l’air. «On le fait pour
préserver une paix sociale, ou l’image de
l’entreprise. si le salaire de l’employé n’est
pas élevé et qu’il est en fin de carrière, c’est
moins coûteux de le placardiser [NDlr
l’équivalent français du régionalisme tablettage]
que de payer des indemnités
de licenciement ou une retraite anticipée.
Parfois, la direction générale n’est même
pas au courant que M. Dupont au bas de
l’échelle est au placard», remarque-t-elle.
«C’est une manière de se débarrasser d’un
problème, de pousser quelqu’un vers la
sortie», renchérit Jean-Pierre brun, titulaire
de la Chaire en gestion de la santé et de la
sécurité du travail, à l’université laval. «J’ai
souvent vu des cadres dans de grandes
organisations se faire confier des “projets
spéciaux” en fin de carrière. Tout le monde
savait que c’était un euphémisme pour
dire qu’ils étaient tablettés.»
Dominique lhuilier a mené des centaines
d’entrevues avec des victimes de
placardisation en France. son constat :
personne n’est à l’abri de la mise au rancart,
peu importe le niveau hiérarchique ou
le type d’organisation.
DOMiNiQue lhuilier
Divise les TableTTés eN
Deux CaTégOries Dis-
TiNCTes : les «iNuTiles»
eT les «Nuisibles».
elle concède toutefois que la pratique
est beaucoup plus courante dans les très
grandes entreprises et dans la fonction
publique. «la taille de ces organisations
permet de masquer un phénomène pervers
qui sauterait aux yeux dans une PMe»,
confirme Jean-Pierre brun.
Pour Dominique lhuilier, le tablettage est
un symptôme de la montée de la violence
au travail à l’ère des restructurations et de
la main-d’œuvre jetable. elle souhaite que
le phénomène soit davantage dénoncé
sur la place publique, ce qui mènerait à
des solutions concrètes. «Pour le harcèlement
psychologique en général, les médias
et la société se sont mobilisés et se
sont dotés d’outils, de lois. la question
des placards mériterait la même visibilité
et la même mobilisation sociale et politique»,
fait-elle valoir.
Jean-Pierre brun croit pour sa part que la récession
économique qui pointe à l’horizon
décourage cette pratique. «C’est déjà
assez difficile pour les entreprises de dégager
des marges de profit intéressantes,
elles ne peuvent pas se permettre de payer
des salaires pour rien.»
ChaCun sa tablette
Dominique lhuilier divise les tablettés en
deux catégories distinctes : les «inutiles» et
les «nuisibles». Ces qualificatifs n’ont rien
à voir avec les attributs d’un individu, mais
bien avec la manière dont il est perçu par
l’organisation, précise-t-elle.
Parmi les «inutiles», on trouve, par exemple,
les personnes dont les compétences
sont devenues obsolètes à cause de
changements technologiques, celles qui
reviennent d’un congé de maladie prolongé
et qu’on voit dès lors comme moins
performantes, ou encore les victimes du
culte de la jeunesse, considérées comme
trop vieilles, dépassées. «bref, ce sont
des personnes qui ne répondent plus au
profil de performance recherché, et qu’on
veut remplacer par des jeunes fringants
qui vont souvent exiger des salaires moins
élevés», explique-t-elle.
Carrière | Travailleurs «TableTTés»
Par Marie-Claude Élie Morin
les «nuisibles», quant à eux, sont les
contestataires, les têtes fortes qui défendent
leur vision du travail, qui résistent et
qui gênent l’organisation. «J’ai rencontré
beaucoup de syndicalistes qui avaient été
placardisés parce que leurs revendications
déplaisaient», note-t-elle.
Peu importe les raisons qui ont mené à la
tablette, être payé à ne rien faire n’est pas
une partie de plaisir. selon angelo soares,
le tablettage est un coup direct dans l’estime
de soi d’un travailleur. «au brésil, la
tablette s’appelle “la salle des orchidées”
parce que ceux qui ne font rien toute
la journée sont considérés comme des
éléments décoratifs. C’est très cruel et
ces personnes sont souvent la cible de
blagues. Cela génère énormément de
stress et d’anxiété. »
Paradoxalement, les tablettés sont encore
trop souvent considérés comme chanceux
par l’organisation qui les met au débarras.
«Certaines personnes qui placardisent
estiment qu’elles font un geste très
humain en permettant à l’employé de
continuer à toucher un revenu», explique
Dominique lhuilier.
Quelle charité!
carriere.jobboom.com/magazine
novembre-décembre 2008 vol9n°10
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